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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 08:00

La Glière (2)

Lieu de dépôt des galets, graviers et sables

"La France ne possède qu'une langue officielle, le français, parlé et enseigné sur tout le territoire. Sa toponymie est le reflet d'une histoire riche en apports successifs qui ont chacun contribué à lui donner un aspect très varié suivant la région considérée."

"Si un toponyme doit permettre d'identifier très précisément un détail géographique localisé, il n'a pas été attribué par l'homme de façon arbitraire, mais dans un souci de description du paysage."

Mais, en aucun cas, un toponyme n'est lié à un abus de langage ! De plus, sur aucun document, il n'a été mentionné par les spécialistes, topographes, géographes ou autres, sur les plans et cartes locales, ce qui aurait ainsi pu conférer un droit d'existence à une erreur d'interprétation.

Or, un document, finalisé en juillet 2013 de la Communauté de Communes du Pays de Faverges "Dossier d'enquête préalable à la déclaration d'utilité publique", déclare que le ruisseau qui descend du vallon de Saint-Ruph et qui porte le même nom ''Le Saint-Ruph'' s'appellerait en traversant Faverges ''la Glière'' puis, au-delà ''l'Eau morte'', lui conférant ainsi trois noms différents, tel qu'il est prétendu sur le plan ci-dessous extrait de l'étude.

(téléchargeable sur Internet : Saint-Ruph_0-2.pdf)

Mention erronée du St Ruph-Glière-Eau Morte

Mention erronée du St Ruph-Glière-Eau Morte

Cette dénomination nouvelle du torrent du Saint-Ruph a-t-elle un fondement réel ?

Sur quels éléments est-elle fondée ?

La Glière est-elle le lieu sur lequel se sont déversés les cailloux et rocailles charriés par le torrent lui-même ?

Ou bien est-ce le nom du torrent lui-même ?

Que disent nos anciens, nos géographes, nos auteurs savoyards ?

La Glière est une terre sablonneuse et rocailleuse

Le mot ''Glière'' appartient au français local et obéit aux règles de l'orthographe française. Une ''glière'' (au singulier) est un terrain rocailleux et sablonneux. 1

En patois, il se dit ''glire'', auquel correspond le vieux français ''glaire'', au sens de terre graveleuse, c'est une dénomination rurale, qui s'applique toujours à des terrains rocailleux et sablonneux, avoisinant le plus souvent, mais non nécessairement, un cours d'eau... L'étymologie latine ''glarea, glaria'' (gros sable, gravier) est donc bien confirmée.

''Glières'' ou ''glaires'' (au pluriel) désignent une étendue de cailloux ou de graviers. Le pluriel ne s'impose pas 2. D'autres auteurs l'écrivent encore dans un ouvrage récent, ils sont également du même avis 3, et confirment cette signification, en parlant de "terres à graviers".

Selon le dictionnaire des noms de lieux en France de l'IGN 4, on trouve les significations suivantes, se rapportant à un terrain sablonneux et rocailleux :

Giaira, terrain couvert de cailloux roulés, de gravier - Briançonnais.

Glaire, nf : gravier - ancien français.

Glère, nf : gravier – Béarn ; gléralh - ancien béarnais. Var. : glarè.

Glière, terrain graveleux - Thônes. Variations dialectales : dyeri, dyero- Jura, ghieron, glairo - Provence, glare, glarier, glère - Béarn, glero, gloies - Savoie, glire, léra - Suisse, liro - Savoie.

Gliré, liré, terrain recouvert de pierres et de gravier à la suite des crues - Savoie.

La ''Glière'' de Faverges (que l'on prononce localement ''glaire'') est donc bien un lieu très caractéristique : le lieu sur lequel s'étale le torrent de Saint-Ruph, situé entre le sommet de la source du Biel, sous la Curiale et le hameau de Favergettes où le lit se rétrécit à nouveau.

Pour autant, ce n'est nullement le nom de la rivière elle-même.

Ceci est encore confirmé par l'historien et professeur émérite de l'Université à Genève, Paul Guichonnet, qui écrit "La glière désigne le banc de graviers sur la rive d'un torrent", dans l'un de ses articles sur "L'histoire savoyarde" de l'hebdomadaire l'Essor Savoyard du 4 septembre 1997.

En dernier lieu, on se réfèrera avantageusement à l'institut de Géographie alpine dont fait partie Mlle Crouzet du Centre géodynamique de Thonon qui a classé tous les affluents du lac d'Annecy en 1966-1967 :"L'eau-Morte gagne Faverges à 551m d'altitude" (Ed. Le Cristal Albigny, Annecy - 1987)

En réalité, cette dénomination erronée n'est due qu'à une mauvaise analyse du patois savoyard (par Constantin-Désormaux qui s'en sont tenus au parler local, sans penser à un abus de langage).

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1 Le Dictionnaire savoyard, de A. Constantin et J. Désormaux, publié en 1902

2 Jean-Yves Mariotte, dans l'Histoire des communes savoyardes, tome III

3 Hubert Besset et Claudette Germi, in ''Les Mots de la montagne autour du Mont-Blanc - 1991 - confirment cette signification en parlant de "terres à graviers'', citant en outre A.Constantin et J.Desormaux en ne retenant pas "l'abus de langage" du parler local de Faverges.

4 André Pégorier, ingénieur en chef Géographe, spécialiste de la toponymie, in "Glossaire des termes dialectaux - 2006"

Six historiens - il serait très facile d'en trouver une dizaine d'autres - dont un professeur émérite, un archiviste et deux géographes haut-savoyards auraient-ils tort devant une paire de patoisants ? Seuls les spécialistes permettent d'éviter les erreurs d'interprétation, à condition de s'y référer, de connaître le français, le lire et le comprendre !

En voici encore des preuves manifestement proches géographiquement.

Sur le canton de Faverges

Sur notre canton de Faverges, d'autres lieux sont également dénommés ''Glière'', au singulier.

À Saint-Ferréol

Clos de la Glière à Saint-Ferréol

Clos de la Glière à Saint-Ferréol

Bois de la Glière à Saint-Ferréol

Bois de la Glière à Saint-Ferréol

au bout de Champ Canon, se situe le ''Bois de la Glière'', et "Le Clos de la Glière", le long du torrent de la Chaise ; la rue qui mène au chemin du Rosay, au-delà du torrent se dénomme ''la rue de la Glière''. Dans cette commune, le mot se prononce tel qu'il s'écrit.

À Doussard

À droite de l'embouchure de l'Eau morte, là où le ruisseau a déversé ses derniers sables avant de plonger dans le Lac, se situent des lieux qui portent le terme, soit "Glière", "Glière dessus" et "Glière dessous", ainsi que les "Marais de Glière", et le hameau de Glière, au bord du lac d'Annecy.

Hameau de Glière-fin_Doussard

Hameau de Glière-fin_Doussard

Le hameau de Glière à Doussard

Le hameau de Glière à Doussard

À Marlens

Il existe un secteur appelé la Glière de Thermesay qui entoure la rue de la Glière, indiquant jusqu'où s'étendait le torrent de la Chaise avant sa canalisation, soit le long de la route nationale N508 devenue la RD1508.

La Glière du Thermesay de Marlens

La Glière du Thermesay de Marlens

À Faverges

Une carte postale du début du XXe siècle montre le lieu de la Glière, constitué de graviers apportés par le torrent au-dessus duquel a été construite une passerelle en bois pour rejoindre le hameau du Lachat.

La plage de galets appelée la Glière

La plage de galets appelée la Glière

Sur le plan cadastral, on peut déterminer que la largeur du lit du torrent dépasse la dizaine de mètres, dénotant d'un lenteur importante du torrent à cet endroit due à un dénivelé faible, rendant celui-ci incapable d'emporter plus loin les cailloux et graviers qu'il charriait plus en amont.

Lieu-dit composé de galets appelée la Glière à Faverges

Lieu-dit composé de galets appelée la Glière à Faverges

Quelques anciens Favergiens prétendent qu'ils sont nés, ou que leurs parents sont nés, ''à la Glière'', ce qui signifie bien qu'ils assimilent le mot à un lieu et non pas au torrent lui-même. Or, ce lieu ne comportait qu'une bâtisse, l'usine électrique Cartier, mais aucune maison d'habitation, rendant ainsi leurs dires incorrects. L'explication est donnée par les registres d'état civil qui mentionnent qu'ils sont nés ''Avenue de la Fontaine'' 1, soit dans la rue qui mène à la Glière précisément, la Fontaine étant l'un des noms anciens du Biel qui traverse Faverges, et qui a donné son nom au Lycée à la suite de l'École ménagère, située dans la même rue.

Prétendre que notre commune de Faverges aurait une particularité d'être la seule commune en France qui aurait un torrent ou ruisseau portant trois noms différents, relève d'une particularité caractéristique non fondée sur la réalité.

Il s'agit d'une erreur d'étymologie provenant d'une méconnaissance de la langue française et du patois savoyard, d'une erreur d'analyse due à une méconnaissance de la géographie locale.

Cette prétention n'a donc aucun fondement. Le torrent de Saint-Ruph ne s'appelle pas ''la Glière'', ne s'est jamais appelé ''la Glière'', en aucun lieu de son cours.

Le torrent de Saint-Ruph porte ce nom depuis sa source dans le vallon de Saint-Ruph jusqu'à la sortie de Faverges. Au-delà de la ville, lorsqu'il devient plus calme et qu'il divague dans la plaine, soit après le hameau de la Balmette, à partir de la plaine de Mercier, il prend le nom de ''L'eau Morte'' jusqu'au lac d'Annecy.

Un document officiel de la délibération du 29 août 1833, du Conseil municipal de Faverges concernant les problèmes d'inondations dues au torrent et qui démontre d'une façon irréfutable la qualité de cette glière, dans l'expression citée :

"le lit de la glière du torrent de Saint-Ruf"

1 Roland Tranchant est né le 3 décembre 1940, à 16 heures, avenue de la Fontaine - dans la maison qui a brûlé quelques années plus tard (il s'agit de la 1ère maison visible sur cette carte) - et non ''à la Glaire'' selon les affirmations familiales.

Derrière la digue, à gauche le long de l'avenue de la Fontaine, se situe la maison Tranchant où est né Roland en 1940. Sa soeur Madeleine confirme l'expression locale "la Glaire", lieu-dit allant du Boulodrome à la plaine de Mercier.

Derrière la digue protégeant la ville du Torrent se situe la maison Tranchant

Le lit de la Glière du torrent de Saint-Ruph à Faverges

Le lit de la Glière du torrent de Saint-Ruph à Faverges

En effet, la commune doit résoudre le problème d'élévation de cette glière qui a atteint le niveau du sommet de la digue de protection de la ville, risquant d'entraîner l'inondation des rues du bourg.

Nos anciens ne se trompaient pas en considérant la "glière" comme "la partie du torrent qui s'élève en fonction des dépôts successifs des matériaux charriés par l'eau du Saint-Ruph." En aucun cas, ils n'utilisaient ce mot de "glière" comme le nom de la rivière, mais bien comme le lieu des dépôts de sables, graviers et galets dont l'élévation risquait d'entraîner l'inondation de la ville, et qu'ils surveillaient donc particulièrement.

Un exemple a été découvert récemment dans "l'Industriel Savoisien" du 14 mars 1914 où nos anciens décrivent les dégâts occasionnés par le mauvais temps qui a sévi pendant quelques jours dans la région, avec une violence rare : ''Une pluie diluvienne qu'accompagnait un vent très fort, soufflant en tempête, est venue enfler nos cours d'eau, qui sont sortis de leur lit."

Le torrent de Saint-Ruph devenu l'Eau morte

Le torrent de Saint-Ruph devenu l'Eau morte

L'auteur de l'article donne le nom de ''torrent de Saint-Ruph'' à la rivière qui descend de Tamié et de Saint-Ruph et qui, "grossi sous le village de Mercier des sources des marais, a couvert, au pont Carrier, la route départementale sur une longueur de 300 mètres et une hauteur de 1 mètre d'eau."

Il ajoute une précision qui différencie bien les deux lieux du torrent, celui où il est impétueux de celui où il est plus calme : "Plus loin, le même torrent, devenu l'Eau Morte, grossi encore, et de nouveau des sources des marais et des torrents de Giez, a couvert encore une fois la même route, au Pont Rouge, sur une longueur de 400 mètres et une hauteur de 0,60 m d'eau. Tous les terrains en amont forment un lac."

Il ne faisait donc aucun doute pour nos anciens : le torrent qui dévale le val de Tamié et le vallon de Saint-Ruph s'appelle bien "Torrent de Saint-Ruph" jusqu'à ce qu'il devienne plus calme et prenne le nom de "l'Eau-Morte", en amont de Faverges à une altitude de 551 m selon les services de géographie alpine de Thonon-les-Bains, sans jamais prendre le nom des gravières qui le bordent.

Un esprit curieux recherchant en d'autres lieux l'utilisation de ce terme de "glière", a permis de trouver le magnifique lac asséché du massif de la Vanoise qui porte le nom de "Lac de la Glière". Après avoir été comblé par les nombreux alluvions de graviers charriés par le torrent qui dévale du glacier de l'Epena, il n'est plus qu'une vaste étendue de ces galets, graviers et sables. [http://www.eskapad.info/pdf/Ran73_017.pdf ]

Lac de la Glière dans le Massif de la Vanoise

Lac de la Glière dans le Massif de la Vanoise

Nous voilà en présence d'une évolution typique d'une erreur de dénomination qui s'est pérennisée par une pratique coutumière mais, reprise dans un document officiel, elle aurait pu être évitée avec un minimum de recherche et de réflexion.

Un dernier exemple : la liste des lieux où se trouvent des glières sur la mappe de Faverges

Les lieux où se trouvent des glières sur la mappe de Faverges

Les lieux où se trouvent des glières sur la mappe de Faverges

Le relevé des parcelles contenant une ''glière'', ou bien recouvertes de ''graviers'', ou encore dénommées ''murgier'' fait apparaître que les galets se sont groupés le long du torrent Saint-Ruph, dès la Curiale, à partir de la rupture importante de la pente du ruisseau que la géographe Mlle Crouzet situe à 551 m d'altitude, en amont de la ville de Faverges.

De nombreux lieux et leurs parcelles au Villard et au Collombet sont qualifiés de ''glière'', d'autres de graviers. Ce qui ne laisse subsister aucun doute sur la signification des termes employés :

  • la ''glière'' est la zone sur laquelle le torrent a déposé des galets, cailloux et sables et qu'il continue à inonder de temps à autre, elle fait encore partie du lit majeur,

  • la dénomination de ''graviers'' concerne une zone que l'Eau morte n'atteint plus lors de ses débordements, les lieux font partie du lit mineur,

  • Le ''murgier'' est un tas de pierres établi par les habitants qui y ont rassemblé les matériaux que l'Eau morte charriait, afin de pouvoir travailler la terre contiguë.

Vingt-et-une parcelles sont recouvertes de graviers, galets et sables s'étendant sur une superficie de près de 15 journaux soit 5 hectares environ.

Les parcelles contenant de la glière au hameau du Villard de Faverges

Les parcelles contenant de la glière au hameau du Villard de Faverges

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Published by Pajani Bernard-Marie - dans Histoire locale
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  • J'ai parcouru tout le territoire savoyard, d'Ugine à Thonon, en passant par Faverges, La-Roche-sur-Foron, Bonneville, Albertville, Sevrier, Annecy pour revenir à Faverges.
Je suis aussi à la recherche des camarades des classes fréquentées.
  • J'ai parcouru tout le territoire savoyard, d'Ugine à Thonon, en passant par Faverges, La-Roche-sur-Foron, Bonneville, Albertville, Sevrier, Annecy pour revenir à Faverges. Je suis aussi à la recherche des camarades des classes fréquentées.

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